Ce terme de “simplicité” est particulièrement mal adapté aux travaux de Perelman, et on comprend bien que le tabloïd moscovite ne va pas s’aventurer dans l’explication de ces derniers. De son côté, la Komsomolskaïa Pravda publie le même jour son enquête sur Perelman, celui qui dans la presse et à la télé fait “l’objet de nombreux mythes”.

 
Par ailleurs, Perelman vit chichement à Saint-Pétersbourg. Il était même sans emploi au début de l’année. Or, comble de la singularité, il pourrait laisser échapper le million de dollars qui est promis par l’Institut Clay, aux Etats-Unis, à celui qui viendrait à bout d’un des sept problèmes mathématiques non résolus du millénaire, dont cette fameuse conjecture.
 

Pour le quotidien moscovite, la clé du mystère Perelman se trouve dans sa biographie, que le tabloïd retrace avec une certaine impudence. Perelman, que le journaliste du Moskovski Komsomolets n’a pas pu rencontrer, en prend pour son grade. Il est décrit comme un être chétif de constitution, associal, voire ennuyeux, se négligeant lui-même tout en étant obsédé par sa mère. De ces caractéristiques le journaliste conclut que Perelman est autiste.

D’ailleurs, poursuit-il, “presque tous les génies des mathématiques souffrent d’autisme.
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Une maladie
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qui se définit par le renfermement sur soi, l’isolement en retrait du monde extérieur et la confiance absolue en sa propre personne”. Dans ce contexte, MK rappelle à ses lecteurs le héros du film Rain Man, dont Grigori Perelman serait un double russe.

La Komsomolskaïa Pravda reste pour sa part plus prudente. “Il est incontestable que Grigori est une personne étrange, même pour un mathématicien. Mais il n’est pas fou.” La Komsomolskaïa veut démystifier certains points. Par exemple, que le savant aurait refusé le prix de 1 million de dollars de l’Institut Clay, alors qu’en fait son attribution officielle n’a toujours pas été annoncée. Ou encore qu’il n’aurait jamais eu vent de la médaille Fields, ce qui expliquerait son refus. John Ball, président de l’Union mathématique internationale, qui a rencontré Perelman à Saint-Pétersbourg, explique que “les raisons de son refus de la médaille Fields sont liées à son sentiment d’isolement par rapport à la communauté scientifique et qu’il ne voulait pas la représenter ou devenir une personnalité symbolique”. Ball assure que Perelman ne voulait pas agir par défiance ou par mépris. “Malgré tout, il a obtenu le prix, est devenu une personnalité symbolique et a récolté la gloire et l’agitation malgré lui.” Mais, pour la Komsomolskaïa Pravda, une question demeure : Perelman va-t-il se voir attribuer le million de dollars ?

Dans les colonnes éditoriales de l’International Herald Tribune, le journaliste Evgeny Morozov rend hommage au “triomphe du ringard”, celui de Perelman, “nouveau héros de la Russie au même titre que Dostoïevski, Gagarine et Soljenitsyne”. Héros russe mais surtout mathématicien héroïque. “Espérons que l’exemple de Perelman suscitera un changement profond parmi les autres scientifiques, qui consacrent la plupart de leur temps à de lointaines fonctions administratives, à des engagements essentiellement inutiles, à écrire des éditoriaux sur des sujets éloignés de leur domaine et à se battre avec leurs collègues pour la renommée et la reconnaissance. Perelman n’a rien fait de tout ça, voyez le résultat.”

Philippe Randrianarimanana